Le sarcophage doré et le selfie d'une star
Mai 2018, New York. Lors de la soirée du Met Gala, l’événement le plus prestigieux de la mode, la star de télé-réalité Kim Kardashian publie une photographie. Vêtue d’une robe Versace dorée étincelante, elle pose devant un sarcophage égyptien ancien recouvert d’or.
L’image se propage instantanément à travers le monde. Mais personne ne se doute de rien. Personne n’imagine que le sarcophage en arrière-plan deviendra le déclencheur d’un scandale international impliquant le Metropolitan Museum of Art, le Louvre Abu Dhabi et la justice française.
Le sarcophage appartenait à Nedjemankh, un prêtre du premier siècle avant J.-C. Le Met l’avait acquis en 2017 pour environ 4 millions de dollars. Pourtant, sous cet or éclatant se cachait un secret teinté de sang et de boue.
Les aveux d'un informateur
Quelques semaines après la diffusion de la photo, un appel téléphonique parvient au bureau du procureur de Manhattan. L’appelant est un ancien membre d’un réseau de contrebande. Son motif est simple : la vengeance pour des honoraires impayés.
Ce qu’il fournit, c’est une mine d’images et de vidéos internes. Elles contiennent des séquences choquantes.
2011, en plein chaos de la Révolution égyptienne, sur un site de la région d’Al-Minya. Des pilleurs exhument frénétiquement le sarcophage, détruisent la momie à l’intérieur et la jettent dans le Nil. Dans leur précipitation, ils ne remarquent pas un détail crucial : quelques fragments d’os restent à l’intérieur du sarcophage.
Ces fragments osseux seront confirmés plus tard lors de l’exposition au Met. Autrement dit, le musée le plus prestigieux au monde exposait des biens pillés.
Matthew Bogdanos, responsable de l’Unité de lutte contre le trafic d’antiquités du procureur, lance immédiatement une enquête. Ce qu’il découvre, c’est l’existence d’une organisation criminelle stupéfiante.
Le collectionneur fantôme et la provenance falsifiée
L’enquête se concentre sur Serop Simonian, un marchand d’art basé à Hambourg, en Allemagne. Autour de lui s’étend un réseau de courtiers et d’experts opérant entre l’Allemagne, le Liban et Paris.
Les méthodes employées par ce réseau sont d’une sophistication remarquable.
Ils invoquent à répétition un certain « Johannes Behrens ». L’histoire est la suivante : Behrens aurait acheté des antiquités à un marchand du Caire nommé Habib Tawadros dans les années 1930, et ces objets se trouvaient en Europe depuis avant les années 1970.
Une provenance parfaite. Sauf un petit problème.
Behrens n’a jamais existé.
L’enquête ne révèle aucune trace de lui en tant que collectionneur d’antiquités. Il s’agit d’un fantôme créé par le réseau de contrebande.
Certificats d’exportation falsifiés, documents de propriété fabriqués, papiers déguisés pour sembler authentifiés par des experts — tous ces éléments constituent des mécanismes élaborés destinés à transformer des biens pillés en « antiquités légitimes ».
Ainsi, les artefacts volés dans les tombes égyptiennes ont afflué vers les salles de vente européennes, puis vers les musées les plus prestigieux du monde.
Le musée universel dans le désert
Novembre 2017. Un musée colossal ouvre ses portes à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis. Le Louvre Abu Dhabi. Un accord intergouvernemental entre la France et les Émirats a donné naissance au premier musée au monde à porter le nom du Louvre.
Du dôme de 180 mètres conçu par l’architecte Jean Nouvel tombe une « pluie de lumière ». Le concept d’un « Musée universel » exposant les cultures du monde entier par ordre chronologique a suscité une immense anticipation.
Mais derrière la constitution rapide de sa collection, de graves problèmes se tramaient.
L’ensemble funéraire de la princesse Henuttawy (environ 50 millions de dollars). Soupçonné d’avoir été sorti clandestinement d’Égypte en 2013. Des experts avaient signalé des anomalies à l’intérieur du sarcophage, mais leurs avertissements ont été ignorés.
La stèle de Toutânkhamon (environ 100 millions de dollars). Une stèle que le Louvre de Paris lui-même avait refusé d’acheter en 2001, invoquant une provenance douteuse. Pourtant, cet avertissement a été écarté à Abu Dhabi.
Le buste de Cléopâtre VII (environ 400 millions de dollars). Acheté malgré l’absence de preuve crédible d’origine.
Ces transactions partagent un fil conducteur : toutes impliquent des individus potentiellement liés au réseau Simonian.
La chute d'un directeur du Louvre
Mai 2022. Une nouvelle choc se propage à travers le monde.
Jean-Luc Martinez — qui a dirigé le musée du Louvre de 2013 à 2021 — est mis en examen pour complicité de fraude en bande organisée et blanchiment d’argent.
Il est accusé dans le cadre de sept antiquités égyptiennes, dont la stèle de Toutânkhamon. L’enquête a révélé que les documents de provenance de ces objets ont peut-être été falsifiés.
Martinez conteste les accusations. Il soutient que l’examen de la provenance relevait de la responsabilité des départements spécialisés et qu’il ne porte aucune culpabilité directe.
Mais ce n’est pas là que réside le cœur du problème.
Pourquoi tant d’œuvres suspectes ont-elles échappé à la vigilance de l’un des musées les plus prestigieux au monde ?
Les tombes ouvertes par le Printemps arabe
Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à un tournant historique : 2011, le Printemps arabe.
En Égypte, le régime de Moubarak s’effondre et les fonctions étatiques sont paralysées. La police disparaît des rues. L’armée est accaparée par le rétablissement de l’ordre politique. La protection du patrimoine culturel est complètement négligée.
Les images satellite ont capturé ce qui apparaissait le long de la vallée du Nil : d’innombrables trous parsemant le paysage. Le pillage systématique se déroulait avec une efficacité industrielle.
Des « commandes » arrivent des marchés européens. Des intermédiaires « missionnent » des équipes d’excavation locales. Les artefacts sont transportés par voie terrestre et maritime vers la Turquie, le Liban et la Suisse. Là, les documents sont arrangés, et les objets apparaissent dans les salles de vente européennes en tant qu’antiquités légitimes.
L’effondrement de l’État a donné naissance à une économie souterraine. Et l’un des terminus de cette route obscure était les plus beaux musées du monde.
Il y a une dimension encore plus sombre à cela.
En 2015, le Conseil de sécurité de l’ONU a souligné que le trafic d’antiquités pouvait servir de source de financement pour les organisations terroristes. ISIS a mis en place un « système de permis d’excavation » dans les territoires occupés, taxant les découvertes pour générer des revenus.
Quelque part sur le parcours des artefacts culturels pillés, le contact avec des groupes armés ou des organisations extrémistes ne peut être exclu. En d’autres termes, les centaines de millions payés par les musées peuvent, à un certain stade, devenir un financement pour la violence.
La provenance comme digue
En 2019, le Met a restitué le sarcophage doré au gouvernement égyptien. Le Louvre Abu Dhabi coopère actuellement avec les enquêtes judiciaires en tant que « victime ».
Mais la vraie question reste sans réponse.
Pourquoi tant d’experts n’ont-ils pas détecté la provenance falsifiée ?
Une partie de la réponse réside dans la structure même du marché.
La vérification de la provenance — la diligence raisonnable — n’est pas une simple procédure bureaucratique. C’est une digue contre les flux de capitaux internationaux. Acheter une œuvre d’origine inconnue envoie un « signal de demande » sur le marché. Ce signal atteint les personnes qui creusent les tombes dans le désert égyptien.
L’acquisition d’artefacts culturels est à la fois un acte culturel et un acte économique. Et les actes économiques entraînent toujours des conséquences politiques.
Lorsque les cicatrices de l’effondrement d’un État sont absorbées dans un récit global de beauté, un renversement se produit. Que perdons-nous dans ce moment ?
La réponse brille peut-être encore silencieusement dans un coin d’une salle d’exposition.
Les acteurs clés
| The Simonian Network | |
|---|---|
| Serop Simonian | The alleged mastermind, a German art dealer (extradited to France in 2023, but returned to Germany in 2024 citing health reasons; currently refusing summons) |
| Roben Dib | Simonian's right hand. A broker (currently indicted and detained in Paris) |
| Christophe Kunicki | A prominent Parisian appraiser (charged with organized fraud) |
| Richard Semper | Art dealer (charged with use of forged documents) |
Annexe : La relation entre le Louvre Abu Dhabi et le Louvre Paris
1. Un partenariat historique avec la France
Le musée est né d’un accord intergouvernemental de 30 ans signé entre les Émirats et la France en 2007.
- Droits sur le nom : Utilisation du nom « Louvre » pendant 30 ans
- Prêts d’œuvres : Les grands musées français (le Louvre, le musée d’Orsay, le Centre Pompidou, etc.) prêtent des chefs-d’œuvre
- Inauguration : Novembre 2017
2. Splendeur architecturale : « La pluie de lumière »
Le bâtiment lui-même, conçu par l’architecte lauréat du prix Pritzker Jean Nouvel, est une œuvre d’art monumentale.
- Dôme massif : Un dôme de 180 mètres avec des motifs géométriques superposés
- Pluie de lumière : La lumière du soleil filtrant à travers les ouvertures du dôme crée une pluie de lumière éthérée dans tout le musée
- Musée sur l’eau : Situé sur l’île de Saadiyat, entouré d’eau
3. Le concept d’exposition « universel »
La caractéristique déterminante du Louvre Abu Dhabi est sa méthodologie d’exposition.
- Présentation chronologique : Contrairement aux musées typiques organisés par région (Égypte, Grèce, Japon, etc.), ce musée organise les œuvres par époque
- Humanité commune : Placer côte à côte des outils et des sculptures similaires de cultures différentes révèle des parcours humains partagés et un dialogue interculturel
4. Points forts
- Trésors anciens : Sculptures mésopotamiennes de l’ère avant J.-C., momies égyptiennes
- Chefs-d’œuvre : La Belle Ferronnière de Léonard de Vinci (prêt), Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard de Jacques-Louis David
- Art contemporain : Installations monumentales d’Ai Weiwei, entre autres
À propos des images :
Cette composition hybride est utilisée dans le respect des lois sur le droit d’auteur. Elle regroupe des photographies originales, des images générées par intelligence artificielle ainsi que des contenus appartenant au domaine public comme Wikimedia Commons.






